Pauvres prisonnières françaises enceintes : voilà ce que les Allemands leur ont fait avant même qu’elles ne mettent au monde leurs enfants.

Pauvres prisonnières françaises enceintes : voilà ce que les Allemands leur ont fait avant même qu’elles ne mettent au monde leurs enfants.

J’ai écrit à la Croix-Rouge, aux administrations militaires, aux hôpitaux allemands, aux orphelinats et aux organisations religieuses. Dans chaque lettre, je précisais la date estimée – février 1941 –, le lieu, près de Ravensbrook, et la seule chose dont j’étais sûre : mon fils n’avait vécu que quelques instants. Les réponses arrivaient lentement ; elles étaient pratiquement toutes identiques.

Aucune information, aucun dossier, aucune trace. C’était comme s’il n’avait jamais existé. Les années ont passé. J’ai épousé un homme bon, lui aussi revenu d’un camp de travail. Il ne posait aucune question et je ne donnais aucune explication. Ils ont eu des enfants que j’aimais profondément. Mais chaque anniversaire ravivait le souvenir de ce qui manquait. Je souriais en leur présence, mais au fond de mon cœur, je comptais les années de cet enfant invisible.

Il aurait dû savoir lire à dix ans. À quinze ans, il a dû fuguer. À vingt ans, il aurait dû être adulte. J’observais les passants et j’essayais d’estimer leur âge. Et si c’était lui ? Et s’il était simplement passé devant moi sans me remarquer ? C’était le plus douloureux. Non pas la certitude de la mort, mais l’impossibilité de découvrir la vérité.

L’espoir, si infime soit-il, prévient le chagrin et condamne l’âme à une attente éternelle. Pendant plus d’un demi-siècle, je suis resté silencieux, car parler revenait à tout revivre. Chaque détail est resté intact dans ma mémoire : l’odeur du désinfectant, la lumière blanche au-dessus de la table, les voix qui définissaient une vie comme s’il ne s’agissait que d’une simple tâche administrative.

Les années m’ont appris que la guerre ne s’arrête pas avec les cessez-le-feu. Elle survit dans le corps et, surtout, dans la mémoire. À dix-huit ans, une historienne a frappé à ma porte. Elle avait trouvé mon nom dans un registre allemand récemment ouvert. Pour la première fois, on ne me demandait rien prouver, mais de raconter une histoire. J’ai longtemps hésité, puis j’ai compris une chose simple.

S’ils ont pu nous détruire si facilement, c’est aussi parce que personne n’a ouvert la bouche. Alors j’ai pris l’appareil photo. Ma voix tremblait, mais les mots sont sortis. J’ai parlé de la grossesse, de la pièce souterraine, de l’accouchement, du silence après les pleurs de mon fils. J’ai raconté l’histoire sans fioritures, sans crier, presque calmement. À la fin, je n’ai ressenti aucun soulagement, mais autre chose, comme si le fardeau ne reposait plus uniquement sur mes épaules.